Valukas, Lehman et les auditeurs

Je suis consterné de voir ces scandales financiers à répétition et le rôle répétitif joué, dans ces affaires, par d’éminents confrères (p.51 du rapport). Consterné, mais pas surpris. J’ai souvent le sentiment que le contrôle des comptes, tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, n’est plus qu’une grande illusion. Entendons-nous bien. Il n’est pas question de stigmatiser telle ou telle société d’audit – aucun des grands noms du secteur n’étant épargné par les scancales ces derniers temps (voir les affaires Satyam, New Century Financial Corp., Washington Mutual…) – mais de s’interroger sur les raisons de ces mises en cause à répétition.

Certes auditer les comptes de sociétés multinationales est complexe. Il arrive qu’on puisse ne pas tout voir, tout comprendre, même avec des équipes d’auditeurs dédiés, spécialisés, voire détachés à demeure. On peut aussi faire des fautes techniques, conduisant à une mauvaise appréciation des risques ou à des erreurs de jugement, on peut encore mal dimensionner ou planifier une mission… Toutefois, il me semble que les raisons des mises en cause régulières de confrères se trouvent ailleurs.

Le caractère ultralibéral des économies modernes, la compétition extrêmement dure et exacerbée que se livrent leurs agents, conduisent de plus en plus de sociétés à adopter des comportements irresponsables et dangereux. On observe globalement une prise de risque constante, que traduisent des options comptables ou fiscales de plus en plus agressives. Des montages sophistiqués – juridiques, fiscaux, comptables, informatiques – sont conçus afin de rechercher en permanence l’opacité, l’absence de réglementation, la zone grise, quand ça n’est pas franchement la fraude…  Auditeurs, juristes, dirigeants, jouent alors sur les mots ou les concepts pour se donner bonne conscience et « faire semblant ». C’est le cas du « Repo 105 » – pratique légale à défaut d’être sincère – qui consiste à faire sortir d’un bilan un mauvais chiffre, le temps de l’annonce des résultats, pour l’y remettre quelques jours plus tard…

La déréglementation et la dérégulation, mouvements amorcés depuis plusieurs dizaines d’années et condition de la prospérité des économies ultralibérales, constituent un second écueil pour l’auditeur. Quel cadre donner à l’intervention d’audit dans un monde où l’on cherche à faire disparaître la règle du jeu ? Ou bien – comme avec les IFRS – lorsque l’on retient comme règle celle qui est établie par ceux-là même qui placent une confiance aveugle et dogmatique dans la toute puissance du marché ? En corollaire de ce mouvement de dérégulation on assiste souvent, impuissant, au recul de la puissance publique, pourtant seule à même d’établir un cadre juridique permettant d’assurer la sécurité et la transparence des transactions, ainsi que la protection de l’intérêt général.

L’absence d’indépendance vis-à-vis des clients constitue un troisième – et majeur – problème pour les firmes d’audit. C’est particulièrement crucial pour les sociétés qui ont des clients américains. Comment espérer qu’un auditeur émette une opinion impartiale sur vos comptes quand, et c’est la règle aux Etats-Unis, son mandat est remis en cause chaque année ? D’autant que ce type de clients impose généralement aux auditeurs un deal global à l’échelle mondiale. Autant dire, donc, que quand un « partner » local s’interrroge sur la fidélité des comptes de la filiale d’une multinationale US – alors que le budget alloué est durement négocié par son employeur chaque année pour l’ensemble des pays dans lesquels le cabinet est présent – il a peu de chance de faire entendre sa voix sans risquer sa carrière. Et lorsqu’il se tait c’est la collectivité dans son ensemble qui en paye l’addition car son opinion ne vaut alors… rien…

Ces scandales financiers et ces errements des auditeurs ne sont pas des épiphénomènes aléatoires. Ils sont désormais trop fréquents, trop récurrents, pour ne pas traduire un malaise grave et inciter à une profonde remise en cause de notre façon de travailler. Un auditeur qui couvre les turpitudes de son client est un auditeur qui perd son âme. Et perdre son âme, dans cette profession, c’est perdre sa justification économique.

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